Echec et Mat
C’est l’histoire banale et anodine d’une toute jeune fille qui se croyait plus maligne que les autres. « Ces autres » comme elle aimait les appeler en son for intérieur, car jamais elle ne s’associait à eux, ces inconnus, qui ne la comprenaient pas. Elle était solitaire, promenant son air grave le long des trottoirs sales des villes, des chemins rocailleux des campagnes. Elle s’abîmait en de longs monologues dans lesquels elle manipulait les protagonistes de ses récits inventés. La vie qu’elle désirait, en fait. Du moins, le croyait-elle.
Elle aimait cette rigueur qu’elle appliquait en toute chose se persuadant ainsi de la valeur ajoutée de chaque acte. Une arme de plus a user, un savoir de plus à utiliser. Seulement, elle était la seule à jouer la partie.
Pour chaque relation entretenue, elle la définissait dans un cadre rigide dont elle ne sortait pas, s’interdisant toute spontanéité qui l’aurait trahie son apparente assurance.
Elle se voyait maîtresse d’un puissant échiquier dont les pions auraient été remplacés par des âmes humaines. Cet échiquier était aussi long et large qu’un grand bourg et les pièces avaient été soigneusement choisies, étiquetées et analysées.
Son regard s’attardait sur la Tour, le Cavalier, parfois même le Roi. Encore que celui-ci avait un visage assez changeant. Un jour, il était grand et blond, un autre, il avait une chevelure d’ébène et l’œil incandescent.
Elle avait décidé qu’elle gagnerait cette partie de vie, mettant échec et mat, le(s) Roi(s). Parce que ça ne pouvait être que dans cet ordre. Une fallacieuse logique.
Aussi, un jour, il y eut plusieurs Rois. Elle aimait la difficulté. Elle aimait les défis. Elle se sentait la force de mettre bas ces maudits Rois. Elle prenait un plaisir vicieux à jouer avec ces pions, selon son humeur, selon sa volonté. Elle se sentait euphorique. Elle était l’objet de leur attention, elle, Sa majesté des Rois. Elle virevoltait de l’un à l’autre heureuse de son stratagème. Les pièces lui faisaient la révérence. Elle leur accordait une parole, un geste, une attention pensant que cela suffisait bien. Il serait malséant de lui dire le contraire. Les Cavaliers, les Tours, les Fous se pressaient autour d’elle. Les Rois aussi. Elle avait le choix.
Elle se voyait à l’abri, dans son implacable raisonnement.
Ce qu’elle ne voyait pas, c’était les chuchotements quand elle délaissait la partie.
Les Rois parlaient entre eux. Ils savaient qu’ils étaient plusieurs mais ils faisaient semblant de ne rien voir. Les Tours et les Cavaliers et les Fous commencèrent à quitter l’échiquier, las de son air condescendant.
Un matin, alors qu’elle se sentait forte de ses choix, elle entra sur l’échiquier. Seulement, ni salves d’applaudissements, ni compliments... juste de l’indifférence. Les Rois étaient fatigués de leur jouet, fini de folâtrer. Ils n’en voulaient plus, ces gamins concupiscents. Ils le lui dirent. Et, ils partirent, la laissant seule sur son grand échiquier aussi long et large qu’un grand bourg. Il n’y avait plus ni pièces, ni pions, ni âmes.
Juste le silence du vide et de sa ruine.
Elle avait voulu jouer. Elle s’était cru douée. Elle était échec et mat.
Ainsi, va la vie quand on la sous-estime.

Les commentaires récents